Niiz : histoire d'une déité

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Niiz : histoire d'une déité

Message  Niiz le Ven 29 Oct - 10:15

Niiz, Prologue. Chape de Glace


Mes parents appelaient ça tantôt la glace, tantôt le ciel. Quand se levait le jour, les rayons d'un soleil voilé venaient irradier sa surface, se perdre dans ses veinures. Et, défiant notre fenêtre, se trouvait le lac en contrebas, réplique mouvante du Plafond, mon ciel. Toujours, j'ai été fascinée par les stridules lumineuses qui le parcouraient çà et là. Inlassable farî'disaess, je m'en allais me percher aux volets à chaque aurore et guettais son arrivée, comme une enfant attend le cirque.

Mais ce jour-ci n'offrit pas le même spectacle à mes yeux déçus ; la blême surface aqueuse était piquetée de ces curieux esquifs. Maman les trouvait beaux parce qu'ils devaient nous mener vers l'Eden de ses contes – Nascarian – Papa parce qu'il avait aidé à leur construction. Je ne les aimais pas, moi, ces coracles. Ils étaient autant de taches disgracieuses, rangées en lignes strictes le long de la rive. Si j'eus su en cette tendre époque ce qu'était un insecte, je les eus bien certainement comparés à des fourmis, parées à quitter le gîte. Clioma, ma mère, me retira à cette pénible vision, la remplaça par celle d'un rêche voile de lin. Alors qu'elle m'habillait, pressée par la proximité du départ, j'entendis Shile – papa – lui annoncer que l'heure de notre exode serait avancée d'une heure. Loin d'apaiser son angoisse, ces mots que je n'avais pu comprendre l'avaient plongée dans un émoi tel qu'elle faillit bien faire passer ma tête dans les manches de ma robe, et non le col. Cette tâche achevée (non sans quelques jeux de hasards comme pouvait alors le prouver ma tenue froissée et portée à l'envers), je me retrouvai ballotée par la foule, tantôt lovée contre maman, tantôt haut-perchée sur les épaules de papa. C'était là que s'étalait sous moi le meilleur panorama possible de cette scène, partagée en deux plans, nets. Il y avait les villageois ; il y avait le lac. Cette bête cruelle avait happé certains de mes amis jouant sur ses rives gelées. J'allais maintenant dire adieu au terrible garde d'eau et de glace de cet autre monde, à cette chape adamantine qui faisait son éther.

La fraîcheur endormie du petit-jour se laissa succéder par la chaleur des corps réunis dans l'embarcation. Il y avait nombre de visages, connus, proches. Bien assise sur les genoux de papa, je n'avais plus vue sur l'immensité stagnante, liquide et lunaire, dont le fin cristal semblait à peine troublé de notre passage. Nous étions sur le lac. Je ne comprenais qu'à l'instant ce que cela signifiait : nous traversions ce qui fut l'ultime demeure de quelques enfants et pécheurs, d'amis et de parents. Un frisson parcouru mon échine. Cette crainte me tint longuement éveillée, mais cette peur fébrile finit par épuiser la petite que j'étais. Les enfants prennent pour physique toute fatigue mentale, et sont chez-eux si étroitement liées que tout regain de l'un entraine celui de l'autre ; ainsi n'était-il pas étonnant que, apathique contre mon père, je sentis une torpeur me peser. Je dodelinai du chef, cillai, entre rêve et réalité. Je passai de mains en mains, de père à mère, sans même m'en apercevoir. Maman me berça avec tendresse, accompagna son geste d'une ode du Sybala des temps jadis. Maman me berçait, son geste accompagné de celui de l'eau... de l'eau. Je m'étais assoupie quand papa cessa de ramer pour observer les fines vaguelettes fronçant les eaux, agitant les barques. Telle agitation marine était anormale, inquiétante, selon lui, et l'avenir lui donnerait raison. Nous approchions d'une percée naturelle des murailles de Mérén ; notre ville, notre geôle de glaces et de rocs, en commencions le passage alors que nous parvinrent les premiers échos d'un éboulement. Lointain, d'abord, lourd grondement orageux. Trop proche, ensuite. Nous nous étions déjà risqués trop loin dans les boyaux profonds de la falaise pour nous en retourner vers la berge. Un bourdonnement fataliste parcourait la file, étouffée et inquiétée par la proximité des parois. La galerie ne s'affaissa pas, mais l'attente nous paru à tous s'étendre, trop longue, dans le temps. Tous se laissèrent aller à un soulagement, frisant l'hystérie chez certains. Mon père finirait par m'avouer qu'il avait ricané à ce qu'il croyait avoir échappé.

Bruit sinistre qui brisa l'onde, fit tanguer les fins esquifs. Les pierres parurent choir au ralenti à tout ceux qui les virent. Le heurt entraîna une cataracte glaciale dans le tunnel. Les flots se soulevèrent, firent voler les coracles. La clameur des petits se mêla à celle des adultes, devint une même voix, inimaginable.

Le froid me transit.
L'eau me battue.
Les ténèbres m'engloutirent.
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Niiz, I. Hivers fabulois

Combien de temps ...? Combien de temps dura ce silence ? Des heures, des jours, une vie entière. Je n'eus su le dire. Mais tout un monde me séparais alors de ma noyade et de cet éveil. Peu à peu, une chaleur mouvante ramena mes membres gourds à la vie. Je prenais conscience de choses simples, de cette vie qui revenait en moi. Les battements de mon cœur, l'air qui pénétrait mes poumons. Maman me faisait ma toilette. Une chaude odeur de sucre planait dans l'air. Tout dans cette alcôve respirait la tranquillité. Mes yeux recouvrant le plein sens de la vue, je constatai que la fourrure des pattes qui me ceinturaient n'était pas celle des bras de maman, de ce bleu éthéré, céleste, que je retrouverais dans celui du ciel, mais mordorée. La créature qui me veillait n'était pas une farïd, mais, comme je l'appris plus tard, une élémonte. Canin de haute taille à la queue et aux oreilles feuillues, Minla ne fut jamais vraiment ma mère, présence protectrice mais lointaine. Ce fut au coin de ce feu qu'elle me nomma Niiz, Flocon.

Ainsi, moi, Niiz, fis mon entrée dans le monde, insignifiante petite boule de poils noirs montée sur pattes. Tache d'encre au centre d'une trop vaste feuille blanche. Et avec des pommes cuites sur le feu.

Tant de saveurs nouvelles, de climats qui m'apparaissaient étranges.
Tout cela m'était offert.

Inquiétée quant à ma sûreté sur la toundra de Glacalocy, vaste territoire austral auquel j'appartenais, elle décida de migrer plus loin vers le nord, sous le couvert des forêts neltaines. La neige craqua longtemps sous nos pas avant que nous ne vîmes l'Océan, et il nous fallu réaliser nombre de tours et détours avant de ne pouvoir enfin atteindre le continent. Les longs membres de Minla étaient couverts d'engelures à force de traversées au travers de congères, ces trompeuses places immaculées sous lesquelles ils n'était pas rare que je disparus : alors mon horizon changeait pour un néant blanc sans jamais me prévenir autrement que trop tard. Toujours le ciel était de ce pâle bleu, si semblable à celui du lac ! Les provisions de Minla s'amenuisaient plus le temps passait, et quand le fin lichen des glaces vint à me paraître plus comestible qu'il ne l'était réellement, l'ombre d'une ville sembla se dessiner sur l'univers morose, uniforme de ce désert. Troublée par cette apparition, je serrai dans mon poing un pendentif, présent de ma mère, et frappai de mon autre main le chaud flanc de l'élémonte.
    ‘Mimi, là !’ geignis-je tout bas de ma voix acidulée d'enfant.
Museau au vent, elle avait alors complété mes mots, de cette voix posée sous-laquelle couve toujours une certaine crainte :
    ‘Oui... la civilisation.’
Rassurée par les vagues effluves vivantes que m'en apportait le vent, je m'ébrouai avec plaisir avant d'accélérer le pas. Combien de fois tombai-je, cela eut bien peu d'importance, car enfin mon paysage serait plus que minéral ponctué de lichen.

Quand enfin je pénétrai les premières venelles, je me laissai tomber le dos contre une terre battue et glacée, et fixai mes yeux sur ce ciel si haut et si blanc. De là me vinrent de minuscules éclats de glace taillés avec finesse, ces flocons dont je tiens le nom. Légers et portés par le vents, ils dessinaient un constant ballet aérien avant de se poser tout en douceur au sol. Émerveillée, j'assistais à ma première neige. Une pression s'exerça sur mon cou, me porta jusqu'à l'encolure mordorée de Minla. L'emprise de sa mâchoire se desserra sensiblement avant de me laisser choir contre la douce fourrure. Nous venions des montagnes, disait-elle à tous ceux qui nous interrogeaient ; ainsi étaient tues toute question de leurs voix, mais pesaient plus fort celles de leurs regards. L'on ne se soucie pas de celui d'une enfant, aussi pus-je détailler chacune de leurs mimiques, sans gêne, cependant que continuait de tomber la neige. Les cheveux et les épaules, les arbres et les toits se poudraient. Un épais manteau finirait de tout couvrir, et le monde me paraîtrait soudain comme effacé de ses couleurs, épuré de ses traits à grands coups de gomme. Couverte de ces milliers de niiz, la terre absorbait les murmures des villageois, lointain écho qui accompagna notre route longtemps après que furent franchies les limites de la petite cité.

La neige craqua longtemps sous nos pas.

Près de six nuits plus tard, jamais ponctuées de jours, nous commençâmes à longer plages et côtes. Là, même si encore rare, la végétation se faisait plus abondante et l'air me parut plus tiède qu'aux environs des montagnes. Depuis sa rive gelée, l'Océan – désert bleu mouvant – m'apportait ses senteurs salines. Ce qui m'apparaissait comme un immense lac s'étendait, sans fin, devant nous. Un gravier sec et enneigé crissait paisiblement à notre passage. Le va et vient des vagues avait ce son argentin, étrangement sec pour ce dont il s'agissait : il me rappelait celui du lin frottant contre la fourrure. En bien plus doux, de ce rythme modéré qui apaise. J'étais comme mesmérisée par cette étendue aquatique, immense créature à la respiration sifflante et aux écailles luisantes, légères. Revenant à moi, je me serrai un peu plus dans le manteau que m'avait acheté Mimi, peu avant que nous ne quittions la ville de Glacalocy – il y avait déjà quelques jours, en somme.

Au loin, je voyais l'élémonte discuter deux places à bord d'un bateau marchand. Celui-ci attendait contre la rive ; autour de sa coque, la glace avait été fracturée en de nombreux endroits. Avec elle, j'y embarquai non sans une certaine crainte de ces nouveaux flots – crainte vite dissipée par une mer d'huile et à un navire à la superficie bien supérieure à celle des coracles que j'avais connu  jusqu'alors. L'air du pont avait quelque chose de rassurant dans la nuit noire qui s'en suivi.

Le bruit des lames me berçait, paisible. Je me laissai aller à un sommeil capiteux, où me confortait la voix et les bras de ma mère.

De ces petites sensations qui font tout un monde, à trois ans.

Une lumière chaleureuse vint m'éveiller au matin. Éblouie par un soleil trop puissant, je cillais et fixai mes yeux avec peine sur l'azur brulant du ciel. En une soirée, nous avions traversé tant de chemin... Assoupie aux frontières marines de Glacalocy, je me réveillais au plus fort des mers continentales. De ce continent nous pouvions apercevoir les premiers monts, blanchis de neiges – tellement plus bas et amicaux que les inquiétants reliefs austraux – et que le capitaine attendri de ma conduite téméraire d'enfant (qui consistait à grimper sur le bastingage pour mieux voir ce qui se profilait à l'horizon) nomma les Montagnes Féériques. D'autres mots, que je ne pu traduire ni en sybalien ni en févliois universel, s'imposèrent à ma mémoire ; tels que Koori, Omlid et Malrah. À la tonalité de sa voix, je sus qu'Omlid au moins était un lieu – celui qui accueillerait notre nef sur ses côtes. Considérant cette destination comme inhospitalière, nombre de matelots décidèrent de s'en retourner à Amsya, le territoire seuil entre cet Omlid et Nelta. Seules, nous nous risquâmes donc sur les plages qu'avait fraîchies l'hiver, longeâmes ces sommets dont le pied ne nous montra aucune féérie. Entre les arbres, Minla sinua beaucoup. Si les montagnes n'allaient pas bien haut, je découvrais des forêts aux arbres s'élevant jusqu'à frôler les nuages.
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Niiz, II.Une fratrie

L'atmosphère changea sensiblement quand les arbres se clairsemèrent, laissèrent graduellement place à une plaine, carrefour naturel entre les trois pays du Continent. Rien dans ce désert herbeux ne pouvait servir de repère. Mais le regard de Mimi avait quitté l'herbage ondoyant pour se poser sur le ciel. Moi, je sentais le vent m'effleurer et l'accueillais en vieil ami inconnu. Il semblait me murmurer, me confier par caresses la route à suivre. Route machinalement empruntée par ma grande compagne de fortune.

Compagne...

Jamais je ne l'appellerais mère, car jamais elle n'agit en mère à mon égard : ombre protectrice, jamais je ne reçu d'elle gestes d'affection ou réprimande. Elle me surveillait, et c'était tout. Nos rapports se résumaient à nombre d'échanges monotones, trop peu entrecoupés de réelle cordialité.

Je ne la connaissais et ne la connais toujours pas.

Quand dans ce morne paysage nous nous ennuyions, Minla entamait un de ces galops au travers de la prairie qui m'arrachait cris et rires. Là la brise qui s'engouffrait dans la fourrure venait me fouetter le visage, faire naître les larmes dans le coin de mes yeux. Avant de parvenir à l'orée de ce que l'on me dirait être la Forêt Bleue, nous eûmes droit à une nouvelle neige, fine et brillante qui continua de nous taquiner malgré le couvert du feuillage cérulé. La voûte céleste des ramures finit par étouffer les derniers rayons blafards de soleil ; la nuit s'en vint dévorer les bois. Saisie de froid, je cherchai de la chaleur depuis une Mimi transie d'effroi. Comme une enfant, l'élémonte tremblait au-devant des ténèbres. Sa fourrure d'or sombre se hérissait.
    ‘La nuit arrive.’ remarqua-t-elle, avec ce semblant de lassitude qui la caractérisait si bien. ‘Il faudrait trouver un lieu sûr...’
Je la vis rouler des yeux, chercher ce petit bosquet de pins salvateurs. Là elle me laissa à terre, libre de mes mouvements. Le silence du soir m'amena à me souvenir. Je tins au creux de mes paumes jointes la médaille que Maman m'avait passé autour du cou avant mon sommeil. Scène floue comme tirée d'un rêve. Du pays des merveilles, je ne conservais que mon améthyste. Adieu Maman. Adieu Papa. Pour la seconde fois du jour, les larmes roulèrent sur mes joues. Je quittai le flanc de Minla pour m'en aller à mes réflexions sur les sentiers sylvestres, accompagnée seulement du son étouffé de mes sanglots...

Et du vent dans les ramures.

J'écoutais les battements de mon cœur comme j'écoutais autrefois ceux de ma mère dans les coups les plus durs de l'enfance. Je savais que pour celui-là, j'étais seule. Perdue à mes songes, je continuais, petite silhouette noire et reniflante, de fendre la neige.
    ‘Tu vas attraper la grippe si tu restes trop longtemps dans la neige.’ lui fit remarquer une douce voix de farïd aux accents féminins.
Cette belle voix si mémorable me demanda par la suite où était ma mère. Ce mot prononcé me mena à lever le nez vers l'apparition nocturne, cette farî'disæss si semblable à Maman, connaissance éphémère qui me marqua bien plus que quiconque. L'âge avait marqué la femelle dont la couleur se confondait dans les feuillages. Nous ne nous attendions pourtant pas à ce qu'elle nous annonce sa mort prochaine. Trop jeune pour comprendre dans l'instant, je m'ébattais dans la neige pendant qu'elle dialoguait avec une Minla comme offusquée par telle intrusion.

Elle s'appelait Alliéa.

Reine mère en exil, elle avait trouvé refuge dans des grottes à proximité. Avec sa famille, elle avait trouvé sa place auprès d'assassins. Je ne saisis pas alors certaines de ses paroles, certains de ses regards appuyés. Je suis pourtant certaine, j'ai enfin compris aujourd'hui qu'ils le signifiaient peut-être qu'elle savait ce qui nous liaient ; pourquoi elles avait la même médaille que celle héritée de ma mère ; qui nous étions, ma famille et moi-même.

Pourquoi j'étais déesse parmi les mortels.

Mais six mois plus tard, elle mourut. Sans le savoir, c'est à cet instant que mes espoirs de connaissances s'avéraient plus proche du rêve que de la réalité.

J'en reviens à cette soirée qui me ramena aux miens, aux tirades de la reine mère. Parfois le sens de ses mots m'échappaient. Je ne comprenais pas que la farîd avait scruté mes pensées ; pensait mes parents morts ; voulait comprendre en usant de ses capacités de sonneuse – ce n'était pas le mot qu'elle avait utilisé et c'était, peut-être, ce qui piqua à vif ma Mimi. À quelle occasion la douce Alliéa glissa-t-elle le mot de nécromancie dans cette discussion déjà bien alambiquée sur la famille ? Ma mémoire n'est pas à plaindre ; j'ai pourtant bien des peines à me souvenir de cette discussion au mot près. Je n'avais que trois ans : seules me sont restées les images de cette période de ma vie.

Je crois pourtant ne pas me tromper en affirmant qu'à cet instant, j'étais persuadée qu'elle allait me ramener chez-moi, avec sa propre famille. De joie, je recommençais mes roulades dans la neige. Minla s'était peu à peu rassérénée, assez même pour glisser une petite plaisanterie qui me fit rire. Un regard lancé plus tard à l'élémonte me démentit ses efforts : son silence avait entraîné sa réflexion et le retours d'anamnèses qui avaient elles fermé ses traits ; prostré son attitude ; brisé cette trop fine pellicule de cordialité à l'ombre de laquelle elle évoluait.

La reine parla de Nascarian, feu son royaume. Anéanti. Les questions qui auraient ébranlé l'adulte ne me touchèrent pas. Ni pourquoi, ni comment. Je n'avais que faire de ces détails, mais pour d'autres raisons que celles de Minla. Je m'étais émue à la nouvelle qui pour Maman signifierait la perte de son Éden ; pas elle. Pas un moment elle ne dut songer aux pauvres âmes exterminées, aux arbres et bâtisses balayés par la mort et à cette présence qu'elle avait dû laisser peser sur les cendres. Là-bas, plus de printemps, d'été ou d'automne ; juste un hiver gris et éternel. La résistance ? J'y voyais déjà une forme vengeresse de jugement. Une flamme similaire semblait alors agiter l'élémonte quand le mot dépassa les lèvres d'Alliéa : elle s'était levée, empreinte de cet aura quasi fébrile qui animait ses plus grandes décisions.

Ce doit être ça, ce dont j'ai hérité du canin élémentaire.

Nous avons quitté la neige pour les étroits et discrets sentiers envahis d'aiguilles de pins. Nous approchions de la ville : je le sentais ; ma Mimi aussi, ce qui l'amena à se prostrer un peu plus, à murer son silence. Je ne cessais de m'ébattre dans la neige, cette poudreuse si douce qui recouvrait une clairière par laquelle nous passâmes ; Allie ne pouvait qu'à peine s'y avancer. Quand, prenant conscience de mon avance, je me retournais vers elles, je fus frappée par la faiblesse de la farïd cérulée. Plusieurs fois je retournais à elle, vins jusqu'à lui effleurer le front de ma petite main d'enfant pour y chercher la fièvre. Toujours, je repartais ; suspicieuse, je ralentissais ma marche enthousiaste. Quelque chose de grave se déroulait et achevait cette si récente amie à mon insu ingénu. Ou peut-être qu'à cet âge, on ne cherche pas à comprendre ce qui effraie.

Nous avancions malgré les aléas qu'apportaient vent et neige. Leurs aléas, mes petits bonheurs. Déjà et en dépit de mon jeune âge, je m'amusais à faire changer de cap les violentes bourrasques, en volait presque et sans ailes. Je ne pouvais qu'imaginer comme il m'aurait emmenée haut ! Il me suffisait de les déployer ; je ne le pouvait pas. C'est incroyable de constater comme un interdit parental peut marquer une enfant ; aussi je restais à terre, persuadée de penser à mal.

Nous nous engouffrâmes bientôt dans les boyaux d'un mont imposant dans ce paysage noyé d'arbres et gondolé de collines chenus de poudreuse, à la suite d'Alliéa. La chaleur des lieux les fit revivre, elle et Minla. J'en souffrais ; la neige fondit, me trempa ; je somnolai, comme assommée. La galerie se mua en couloir tapissé de portes, qui filaient, défilaient, indifférentes. Des appartements, surtout. Chacune, à l'instar d'un numéro dans une rue, avait son blason gravé dans le bois. Alliéa frappa à celle ornée d'une étoile à six branches circonscrites. Armoiries que souvent je serais amenée à voir et revoir au cours de mon existence.

Les gonds grincèrent à peine, et jaillit de l'entrebâillement un farî'disos noir à foulard jaune. Ses bras enlacèrent le cou de l'aînée quand il s'écria, avec toute l'affection dont il était pourvu :
    ‘Mamie !
    – Moi aussi, je t'aime, Oliver.’ répondit l'intéressée à l'adolescent. ‘Va chercher ta Mère, je dois lui dire quelques mots.’
Le petit mâle ne se le fit pas dire deux fois. Après une œillade à l'étrange escorte de sa grand-mère d'adoption, il couru fendre la foule enfantine que j'admirais depuis le seuil. Des farÿd, tous. De tout âge, de toute couleur. Extatique, seule la surveillance de Minla et le respect que je lui vouais m'empêchais de me jeter parmi eux. Une enfant qui en voit d'autre, elle veut jouer. Se dépenser. Même si je m'étais usée à découvrir la neige, le vent, le ciel – le vrai ciel – et les arbres, telle scène ne pouvait que me revigorer... même si temporairement.

Mon signe dorsal me brûla, l'espace d'un instant. Sensation fugitive et étrange de gêne, que jamais je n'avais éprouvée jusqu'alors. Ce huit retourné, symbole de l'infini, qui me suivait partout de puis mes premiers jours en étrange tâche de naissance toujours m'était resté insensible. Petite zone dépourvue de sensations aux niveaux des omoplates. Peu après s'avança une femelle couleur de saphir. Enceinte, un autre petit était bercé par ses soins. J'attirai aussitôt l'attention du rejeton par ma couleur, semblable à la sienne. Je mentirais si je disais que cela ne fut pas réciproque : j'étais pourtant absorbée dans la contemplation de ses yeux.

Son regard.

Profondément attendrie, je ne sentais le sommeil m'emporter. Si adorable... C'est son image qui m'accompagna tandis que je me lovais à terre, abattue par la narcose qu'apporte le chaud. Je ne le saurais jamais, mais je me retrouvai bien vite très proche de lui, dans les bras de la Grande Bleue. Elle s'appelle Arielle. Elle était la Reine nascarienne. Il était Harumi, enfant-trouvé.

C'est l'enfant-trouvé qui m'aura le plus marquée.

Comme cette petite image touchante, jamais je n'aurais pu avoir connaissance de la discussion qui va suivre si je n'avais violé l'esprit de Minla, tentant de lui faire avouer ses pensées vis-à-vis d'un traître. Jamais je ne ferais de choses que j'aie tant regrettées.

Alliéa me tendait à Arielle.
    ‘Mais... Maman...’ s'exclamait-elle, sans comprendre l'air sévère de sa mère.
    ‘J'ai quelque chose à régler avant d'aller me coucher. Je te laisse prendre soin d'elle. Je crois que la chaleur l'endort.’ ajouta-t-elle avec l'expertise d'une maman de longue date. ‘Elle vient de Glacalocy.
    – Le désert de glace ! Le Pôle Sud de Févlia !
    – Exact. Elle devrait s'endormir sous peu.’
Nous disparûmes du regard de l'élémonte. Elle n'esquissa pas un mouvement pour se rendre dans l'appartement, sachant que c'était à elle que voulait s'adresser la farïd. Celle-ci s'approcha, détendue, un sourire serein flottant sur ses traits.
    ‘Nécromancien et Sonneur font la même chose, chère. Leurs noms diffèrent seulement. Un Sonneur sonne les morts. Un Nécromancien les ramènent sur terre. Moi je ne le fais que pour parler. Je ne les ressuscite pas. Ils sont sous forme de fantôme pour un temps limité. Et si la mère de Nolshira est morte, je peux la faire apparaître devant nous. Pour un moment. Si elle ne l'est pas elle n'apparaitra pas. Voilà mon intention. Je m'intéresse à Nolshira parce que son aura ressemble à la mienne. Et cette réponse, peut-être sa mère pourrait nous la donner.
    – Les sonneurs font revenir les âmes de défunts sur terre, et peuvent parfois leur rendre forme physique, même si leur corps reste sous terre. Là, la différence avec la nécromancie commence à se faire voir. Les nécromanciens se chargent des corps, de les faire... revivre en leur donnant la faculté de se déplacer, de se battre, sans âme et sans façon de penser. Des corps sans vie, des marionnettes...’
Ses soupirs appuyés cédèrent leur place à un bruit de gorgé dégoûté. Ce que ressentait Mimi à l'égard de ces magies tenait plus d'une haine ancienne que du sentiment que je lui surpris pourtant : la crainte de me perdre. Un frisson l'avait parcourue ; je n'en vis pas plus.
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Niiz, III. Nos Fugues d'autrefois...

Je n'ai jamais vécu mes années passées au Repère comme un fardeau. Elle avait ses bons côtés et ses jeux : elle est mon enfance. Et même en temps de guerre, un enfant badine ; il est insouciant et mime ses pères.

J'étais plus qu'insouciante : je poussais ma curiosité jusqu'à la témérité.
J'étais encore si jeune...

Je vous parlais de mes découvertes incessantes ; on m'avait parlé de fleurs et de saisons, d'herbe séchée par l'été, de feuillages dorés par l'automne. Je ne savais pas ce dont il s'agissait avant de l'avoir vu par moi-même. Ainsi, je m'accordais tout l'an durant de courtes fugues sous le soleil et les ramures, le chant des oiseaux et des rivières. Tout ce que je ne connaissais pas. Rien n'eût su m'arrêter ; pas même la tournure catastrophique que revêtit ma première escapade clandestine.

Je m'éveillai au petit jour, quand tous dormaient encore. En rêve, j'étais retournée à Mérén, dans les bras de Maman. Au réveil, j'étais seule. Ni Maman, ni Papa, ni Mimi. Personne. Alors je commençai mon exploration de l'appartement, accrochant mon attention à chaque objet qui occupait les pièces. Silencieuse, je poussai quelques portes ; n'en dépassai pas le seuil ; et observait. Cela pouvait durer de quelques secondes à une pleine minute.

Je ne pense pas que – même à cette époque – je savais ce que je cherchais derrière ces portes. Elles menaient aussi bien à des chambres qu'à la cuisine ou la salle de bain. Ce n'était pas autant le contenu que la porte de la pièce qui m'intéressait. Mais vient un moment où l'on a tout vu ; c'est là que l'on s'aperçoit que tous sont encore assoupis – que l'on est toujours seul.

La porte était ouverte ; je sortis.
'°'*'°'
Nous étions en mars : le printemps naissait ; les fleurs embaumaient l'air de leur fragrance enivrante, accompagnée des effluves de la terre humide de dégel ; les oiseaux entonnaient leur chant clair. Couleurs, sons, odeurs. La nature vivait. C'était ce même mot qui m'était alors venu à l'esprit.

Je ne connaissais pas ce sentiment d'enfermement qui meut certains jusqu'au dehors incertain : j'étais curieuse, et ce dehors n'en finissait plus de me fasciner. Entretenir ce sentiment par excursions régulières finirait par agir sur moi comme une drogue, une spirale d'opium dans laquelle j'entraînerais à ma suite trois amis précieux...

Ce que j'éprouvais au-devant de ce nouveau monde, si différent de l'hiver auquel j'avais réduit le dehors, relevait d'une extase bien plus grande que jamais je n'en avais manifesté pour le Plafond de Mérén. Quand je décidais de m'arrêter à un buisson aux fruits étrangers, je repérais plus loin un arbre dont les fleurs m'étaient tout aussi inconnues. Je parcourus ainsi une distance improbable à travers bosquets et fourrés. Improbable, tout du moins pour une enfant de mon gabarit. Mais je ne me lassais pas de mes découvertes. Par endroits, la végétation était encore noyée de neige. Museau vers le ciel, je pensai qu'il en était de même pour celui-ci, parsemé de nuages que je n'avais encore jamais vu. Alors ce ciel, si bleu, était-il un pan d'océan perché tout là-haut ?

La naïveté de l'âge me poussa à jouer avec les arbres. À cache-cache. Je me persuadai qu'ils approchaient leurs branchages de ma cache chaque fois que je les entendait bruire. Et quand le vent cessait, je les croyais s'être éloignés. Je courais çà et là sous leurs ramures, escaladais leur lierre pâle, profitais des aspérités de leur écorce pour en débuter l'ascension, … à dire vrai, je m'étais trouvé là des amis. De ceux que j'osais approcher sans craindre leur réaction : ils étaient ce que je voulais qu'ils fussent, ils faisaient ce que je voulais qu'ils fissent. Et tandis que je trébuchais dans l'herbe longue, un son brusque de craquement depuis les ramures suffit à me convaincre que j'étais repérée. Une branche chut devant moi. J'allais m'en approcher la renifler quand le monde m'écrasa aussi sec. J'étais au-dessous de quelque chose de vivant : j'en sentais la chaleur, le poids mouvant. Peinant à respirer, je reportai ces observations à plus tard pour m'extirper de l'étreinte de cette pesante apparition.

Il s'agissait là d'un être bien étrange. Plus petit que ceux dont j'avais entrevu les traits, je le trouvais bien curieux avec sa crinière lisse et blonde qui lui retombait sur de petites oreilles, ses grands yeux azurés et son corps glabre. Celui-ci était attifé d'étoffes blanches ou cærulum. La créature s'aida de ses mains pour se relever : elles comptaient cinq doigts chacune. Stupéfaite, je regardai les miennes. Même si je ne savait pas chiffrer jusque bien loin, il était évident que mes doigts à moi étaient en nombre inférieur. J'en vins à songer que si cet être blond n'était pas de la même espèce que ceux du bateau ou du repère, il accumulait au moins les ressemblances avec la leur. Sommairement, je lui en trouvais même avec l'espèce des Farÿd, la mienne : il était vrai que, de silhouette, la confusion pouvait naître – mais de silhouette seulement. Vite désintéressée, je reportai mon attention sur l'arbre blessé : sa branche, large, s'était brisée net. Avait-il mal ? L'Être était-il un oiseau pour s'y être ainsi perché ? Il n'avait pourtant rien de ces petites balles de plumes musicales. Ces dernières avaient fuit des suites du vacarme et leur chant reprenait de son ancienne verve crescendo. L'animal commença à bouger. Il avait empoigné la dépouille d'un branchage pour m'en effleurer, prudent. Pourquoi me tendait-il un bâton ? Était-il magique ? Ne sachant trop quoi en penser, je m'en approchai confiante ; le mordillai ; courus au-dessous ; bondis d'un côté, de l'autre et par-dessus. Vaines expériences : rien ne se passa. Ce fut presque courroucée que je dévisageai l'inconnu. Ce n'était qu'un bâton ! Rien de plus qu'un vulgaire bout de bois, et comme il en avait tant alentour ! Qu'avait-il donc à me le proposer de telle manière ! Peut-être n'était-ce qu'un jeu ? Cela arrivait au bon moment : j'avais seulement commencé à m'ennuyer ! À nouveau la branche m'effleura. “Chat !”, voilà, de quel jeu il s'agissait donc ! Toute égayée par cet ami tombé du ciel et cette idée de jeu, je sautillai un peu partout, à la recherche d'une ramure un peu longue, à l'instar de celle de la créature. Je finis par en saisir une au hasard et en tapotai de son extrémité l'épaule de la créature blanche qui me ressemblait presque. Je le lâchai aussitôt pour courir tout autour du chêne d'où elle était tombée, persuadée de ne jamais être attrapée.

Passée mon énième révolution du tronc, je vis l'étrangère me tendre un fruit. La vue de la peau rouge vif arrêta mon jeu. Elle était bien gentille, cette grande imberbe, pour m'offrir à manger ! Je reniflai la pomme sans inquiétude, trouvant à sa fragrance sucrée des effluves semblables à celles des pommes cuites de Mimi. Sans gêne, je lui enlevai de sa main tendue, murmurant un “garcis” gourmand. J'usais de mon sybanès mieux encore que de mon févliass, aussi ne me comprit-elle pas à coup sûr. Sans attendre de réponse à cette énigme, je croquai dans la pulpe juteuse bien que ferme. J'en fini bien vite avec cette pitance et eus tôt fait de retourner à mon amie. Pouvais-je l'interroger sur sa race ? J'eus tant aimé savoir. Aussi commençai-je par me présenter à elle, de ma voie incertaine, aussi vacillante qu'une flamme malmenée par le vent.
    ‘… ma... ma niam... Niiz... farïd. Niamma Niiz, sima farïd !’
Je lui tendis la main, mimant cette manie qu'ont les grandes personnes.
    ‘Y ta ?’ achevai-je sur le ton de la question, ne manquant pas d'arborer un sourire qui s'étirait bien surement d'une oreille à l'autre.
    ‘Moi je m'appelle Drako.’ avait-elle répondu avant d'articuler : ‘Drako. Et je suis une humaine.’
J'acquiesçai, lui signifiant ainsi que je comprenais, avant de rapporter un plein intérêt à mon jeu. Je me remis en tête d'escalader l'arbre d'où m'était tombé l'humaine. Inconsciente, je passai d'une branche à l'autre. L'absence évidente de crainte devait être une alliée précieuse à ma chance. Depuis terre, Drako demanda s'il me plût de visiter la forêt. Je ne voyais pas de raisons à lui faire essuyer un refus. J'accompagnai donc sa route depuis mon perchoir, duquel je pouvais observer ces petites boules de plumes chantantes au courage défaillant. Le silence de la nature n'a rien de solitaire et amère, comme celui du repère : on y entend les oiseaux, le vent dans les feuilles... Pourtant, malgré sa vie, il s'agit là d'un silence fragile qu'il est très aisé de briser.
    LA VOILÀ !’ s'était écriée une voix de mâle.
Je vis la panique gagner l'humaine à l'écoute de ces mots. Elle avait levé son visage vers moi et m'exhorta à sauter dans ses brans tendus. Tant de peur dans son attitude me poussa à fixer les hommes cuirassés de noir et de rouge. Pourquoi les craignait-elle ? Il ne s'agissait là que de bipèdes. Cela voulait-il dire qu'elle jouait à cache-cache avec eux ? Ou à chat ? Dans ce dernier cas, je venais de me joindre à eux, et je n'allais pas les laisser emmener mon humaine ! Je réfléchis à une parade à leur approche quand je me souvins quelle cache je m'étais prévue. Alors je me montrai du doigt à Drako, puis la garde omlidoise. J'attendis un instant avant de la désigner elle puis un tronc gisant, loin du chemin. Je lui demandai de s'y dissimuler, le temps que je fisse diversion. Je sus qu'elle avait compris, alors que je n'eus pas à bouger les lèvres pour formuler mes conseils : sans même le savoir, je venais d'user de télépathie.

Si je n'en avait cure dans l'instant, ce soudain éveil de mes capacités m'amena à beaucoup réfléchir à l'avenir, et je ne cesserai bien surement jamais de m'en tourmenter. Parfaitement inconsciente, je m'en venais vers ces curieux humains tout de fer, de noir et de pourpre vêtus. Je m'étais mis en tête l'idée de les surprendre avec une farce de mon cru. Invisible à leurs yeux de par ma petitesse d'enfant, voilà que soudain j'apparus, nuage confus de plumes et d'immaculé auquel se mêlèrent quelques feuilles dérangées de leurs ramures. Certains churent ; tous fixèrent incrédules mes ailes larges, blanches, puissantes et comme sorties de terre. Je les battus deux, trois secondes, pour les escamoter aussitôt. Leur mirage, évanescent, s'était envolé comme il était venu les frapper. L'incompréhension les poussa à baisser le regard sur cette si jeune nahiæl que j'étais encore. Je ne leur laissai le temps que d'aviser mes contours : déjà je m'en retournais à mon arbre, m'y perchai. Je ne me lassais pas de les taquiner, de jouer la provocation ; planai çà et là à les rendre chèvres. J'allai jusqu'à subtiliser le heaume de l'un d'eux, en plein vol. Ne sachant à l'époque négocier mes atterrissages, ce fut en catastrophe que je me rattrapai à un érable. J'observai l'objet brillant que m'avait rapporté mon larcin, l'esprit embrumé de questions : qu'était-ce ? Était-il de ceux que ces Hommes avaient en main, ces lames fines semblables à des couteaux disproportionnés ? J'y aperçus mon reflet ; en sortis quelques sons après l'avoir frappé ; le portai sur ma tête, comme l'avait fait le soldat avant moi. Convaincue de ne plus rien en tirer qui fut digne d'intérêt, je le jetai. Deux sons parvinrent à mon oreille : le doux bruissement de l'herbage à la réception du curieux objet précédé de celui, plus dur et métallique, d'une poêle que l'on heurte à une pierre. Indue harmonique que celle-ci ! Surprise, je jetais mon dévolu sur les gardes, compris et ris : la main plaquée contre sa nuque, celui à qui je l'avait retiré avait dû croire pouvoir le recevoir... ce qu'il avait fait, mais dans le mauvais sens.

Effarouché, il sortit de sa manche un autre de ces couteaux dont la constitution attira mon attention. Je la possédais encore il y a peu, cette dague, aussi puis-je vous en faire l'exacte description : garde d'argent et d'obsidienne finement ouvragée, couverte d'une lanière de cuir tannée par l'usage ; sa lame était sa véritable particularité : d'obsidienne elle-même, elle n'était que l'extension de sa base parfaitement lisse et pyramidale. Sa base dessinait un carré. Il s'agissait-là d'une arme typique des fabriques omlidoises.

Mais avant de l'avoir eu en main, cette arme, je l'ai eue dans l'aile – l'aile gauche. Petite créature apeurée, j'étais clouée à mon arbre. L'aile éclaboussée de gouttelettes sanguines. Un ciel blanc dont les étoiles auraient été rouges. La douleur, fourmillement vif, cuisant avant de lanciner. Puis cette odeur : ferreuse, âpre. Métallique à en devenir acide. L'odeur du sang. Vains efforts que de retirer ce corps de pierre étranger à ma chair par mes mains ! J'usai donc de mes crocs. Y parvins. M'effondrai, en larmes. Petit oiseau éploré, recroquevillé sur sa branche basse.

Un cri troubla leurs rires. La négation d'un être face à la fatalité. Drako avait jailli de sa cache pour m'emmener avec elle dans la saignée de son bras. Pour l'accompagner dans fuite qu'elle semait d'injures vis-à-vis des gardes omlidois, de supplications à l'égard de la nature. Elle appelait aux secours toute aide imaginable, possible ou non.

Elle appelait à l'aide pour moi, son amie.

Un petit félin ailé qui encombrait sa course. Une toute jeune créature qu'elle ne tenait pas à voir se mourir dans l'impuissance la plus totale.

Je perçus alors la course d'un quadrupède d'imposante stature, puis seulement sa forme : haute silhouette couverte d'une fourrure à l'éclat chaleureux, aux membres et oreilles feuillus, il n'était pas malaisé de reconnaître l'élémonte ayant intercepté notre route. Déjà je secouais mes bras grands écartés, à miauler des “Mimi” ni de plainte ni de joie : juste lovée tout contre mon humaine à apprécier la présence salvatrice de Minla.
'°'*'°'
Je suppose qu'il n'est nul besoin d'ajouter que ma tutrice parvint à me ramener dans ce huis-clos qu'est le Repère. Malgré ma blessure, je profitai de sa première absence (qui avait pour but d'aller quérir l'aide d'un guérisseur) pour explorer ces vastes couloirs et échapper, par la même occasion, à cette terrible menace que représentait pour moi l'alcool désinfectant.

Chaque objet à mon entour s'attirait ma pleine attention... ainsi que mes questions les plus volatiles. Insouciante, j'essayais de comprendre l'intérêt des tableaux, vases et autres bibelots fragiles, sans savoir que quelques heures plus tôt ces lieux avaient été témoins d'un drame qui avait déchiré plus d'une âme, et déclenché plus d'une de ces machines-infernales que sont les destinés : des complexes psychologiques réduits au chaos ; un regard dérouté porté sur un monde difforme ; alors la tragédie succède à la tragédie.

Après une énième bifurcation, je fus surprise par la vue d'un farïd vert, adossé au mur et reposant à même le sol, affublé de cette attitude qu'ont les malheureux. Il ne pleurait, ne geignait ni ne saignait, mais sa douleur m'en parue d'autant plus profonde, intestine. Le sourire que j'avais manifesté au-devant de ces choses simples que seuls les enfants ont le don de remarquer glissa de ma frimousse pour se perdre dans le vent. Que pouvais-je donc faire ? Je n'avais pas le droit de sortir mes ailes en intérieur, et ça, je le savais pourtant ! Mais impossible de ranger mon aile blessée, en partie paralysée. Lui, était-il au courant de cette loi en rigueur par Maman et Papa ? Confuse, je m'en approchai donc : pouvais-je le découvrir autrement ?

Plus clairement, ses traits m'apparurent, et je le reconnu. Ce viride farïd, le seul au poil d'une telle teinte a partager notre appartement ! L'un des nyhæl adoptés, comme l'était cet enfant-trouvé aux si beaux yeux que j'avais entrevu à mon arrivée. Du moins, le crus-je. Toute impression funeste me quitta quand son regard croisa le mien. Comme Harumi, ses yeux à lui étaient bleus. D'un bleu triste, amer et silencieux. Pourquoi une couleur ne serait-elle pas silencieuse ? Par silence, je signifie le coma, l'inertie. La mort. Et ce farïd-ci était mort dans son cœur. Un vide profond y avait fait son chemin ; un néant dévorant, avide. Je remarquai ses joues humides de larmes ; lui avisa le sang qui trempait mon aile. Quand je lus dans ses yeux qu'il m'avait reconnu, ses yeux pleins enfin d'une image, je me fendis d'un large sourire et fini de l'atteindre. Lasse et féline, je me lovai tout contre lui. Par ce biais et sans en avoir confiance, je lui montrai la présence de chaleur vive en lui. Tu n'es pas mauvais tant que contre toi je peux encore me réchauffer. Telle serait la traduction que je donnerais aujourd'hui de geste tendre, et aujourd'hui je crois encore en ces mots.

Ce qui me parut être le temps d'un cillement, je passai du sol aux bras du Grand Vert qui me berçait. Il m'avait portée jusqu'à l'entrée du repère, depuis laquelle nous avions vue sur la forêt. Me sachant éveillée, il me reposa à terre, là où le poids de mes ailes me forçait à évoluer sur quatre pattes. Il effleura ma truffe d'un doigt, et me parla de cette voix douce et apaisée qui me manque tant. Cette voix claire pourtant grave, caressante comme l'est le zéphyr.
    ‘Comment t'appelles-tu, toi ?’ me demanda-t-il.
Contente de voir ses traits s'illuminer d'un sourire, je m'amusais à la plaisanter ; croisais mes bras sur mon torse juvénile pour affirmer que je ne parlais pas aux inconnus. Nous rîmes un peu, échangeâmes quelques mots diffus. Après un silence suspendu entre nous deux, il me baisa le front et me fis ses adieux. Je criais à cet ami d'un instant mes “au revoir” les plus sincères, agitant mes bras d'une même façon que s'ils étaient devenus mes ailes, persuadée de ne le revoir jamais... à cette époque, il était pour moi mon Néralos.

Seules ces deux fugues, sécantes mais différentes, avaient été glacées par ce goût de non-retour.
Seules ces deux fugues, l'appris-je plus tard, s'étaient déroulées le jour même de la mort d'une déesse-enfant, l'une de ces nombreux nyhæl au sein des déité, comme il y en avait tant et tellement en ce quatorzième siècle fabulois. Elle portait le nom d'Axias, était l'aînesse des princesses nascariennes ; la fille d'Arielle, cette Grande Bleue attendrie qui avait cure de moi comme de ses propres petits ; la cousine de Néralos, héritier de Daribad. Ce n'est pas tant ses titres que la couleur de sa fourrure qui modifierait un pan entier de mon existence – car Axias Arralys, dite La Belle, avait le cœur aussi noir que l'était sa toison, les ailes aussi blanches que l'étaient les miennes.

Et si jamais je ne l'ai connue, elle me jetait depuis la mort cette terrible malédiction : d'être trop semblable à elle.

Oui, en comparaisons à celles-ci, mes autres fugues relevaient de la récréation.

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